Politique des révolutions dans le monde arabe
Politique des révolutions dans le monde arabe Publié dans Crise dans le monde arabe
Ce que cette révolution a entre autre révélé, c'est la profonde méconnaissance des pays européens et des USA, à l'égard du reste du monde. Les dirigeants sont restés figés, crispés sur la partie qui se jouait en Tunisie, en attendant de déclarer le vainqueur, et de l'ovationner.
Pourtant cette révolution et ce qui se déploie en Egypte sont des occasions en or données aux « maîtres du monde » pour sortir des schémas stéréotypés où ils se sont englués, pour cesser d'énoncer des affirmations d'autorité qu'ils veulent faire gober, pour arrêter l'européocentrisme, changer le regard, et le porter un peu plus loin vers d'autres horizons.
Certes, les régimes politiques des états arabes se sont construits sur le modèle occidental, importé après la colonisation par conviction pour certains, comme ce fut le cas de Bourguiba, adepte du rationalisme, des idées des lumières, ou sous la contrainte comme ce fut le cas pour les pays du golfe. Ces pays ont du se familiariser avec les nouveaux concepts comme le parlement, les élections, la séparation des pouvoirs, les parlementaires etc….
Les européens et les USA ignorent, ou feignent d'ignorer que dans le subconscient collectif de ces nouvelles nations et de leurs chefs d'état, façonné par une formation européenne ou américaine, les philosophes européens n'occupent pas tout l'espace.
Les sociétés arabes connaissent les mouvements arabes de rénovation politique et religieuse, mais ils ont d'autres sources doctrinales de l'Etat, qu'ils ont appris en premier et notamment celle élaborées par des juristes et philisophes au 11ème comme El Mawerdi, Ibn al Farra ou Ibn Taimiya.
En substance El Mawerdi donne une vision idéale de l'état musulman dont l'objectif est d'éviter le chaos et l'anarchie. Le gouvernement s'exerce selon deux principes, l'unité, le chef dirige seul l'Umma, et le caractère obligatoire du pouvoir, donc autoritaire ceci étant dans le prolongement de cela. La théorie se résume à l'idée suivante, mieux vaut un mauvais gouvernement que le chaos. La question ne fait plus débat, aucun juriste, aucun philosophe ne fait évoluer la vie politique. Cette question réapparait à la fin du 19ème siècle, mais à aucun moment il n'est question des modalités d'accès au pouvoir, de la bonne gouvernance et encore moins des relations avec d'autres institutions, si ce n'est Majliss el Choura (le conseil consultatif, véritable assemblée délibérante), que les colonisations successives ont écarté de l'espace public.
Ben Ali et Moubarak se sont retrouvés dans la même situation politique, un homme seul au pouvoir, ayant fait le vide politique autour de lui, n'ayant que deux moyens pour s'y maintenir, l'usage de la force et de la violence (le calife). Celle-ci s'exerce au sein d'un clan (el assabiya) le parti unique, on trouve à sa tête le bureau central du parti unique(ahl el hal oua el akd, ceux qui ont le pouvoir de lier et de délier) avec ceux qui ont fait allégeance comme le parlement (el baya'a) et ceux ont juré fidélité, comme le premier ministre tunisien et le vice président égyptien (el Hilf), la notion la plus usité est celle de nécessité fait loi (el dharura), elle sert au maintien de l'ordre (el nitham) contre le chaos (ce mot est employé par Moubarek).
Ainsi, chaque dirigeant « habite » le pouvoir, il ne l'exerce pas, l'avenir d'un pays dépend des caprices d'un homme et si la loterie donne un Kadhafi…, la religion sert d'alibi politique pour maintenir le tête à tête avec le peuple (chaab). Dans cette logique, le renversement du pouvoir en place ne peut se faire qu'en utilisant le même procédé (parallélisme de forme), un procédé violent emprunté à la guerre, le ghaz'ou (la razzia).
La disproportion des forces en présence a obligé le peuple tunisien à faire preuve d'une très grande détermination, dans laquelle il a montré une grande maturité politique. Il a donné un autre sens à ce tête-à-tête, grâce à l'armée tunisienne qui a protégé l'espace public.
Les événements montrent la pauvreté du paysage politique arabe, aucune personne, ni institution ne peut jouer le rôle de médiateur, ni de contre pouvoir. Les pays européens émettent des sons inaudibles, en ce qui concerne la Tunisie, et bégayent, avec plein d'arrières pensées en ce qui concerne l'Egypte. Israël demande le 31 janvier d'aider le régime en place, en développant des scénarios catastrophes autour de l'islamisme, quelle ignorance et quel mépris vis à vis de ses voisins. !
La ligue arabe est le reflet d'elle-même, un vieux club impotent rassemblant les chefs d'état arabes déconnectés de la réalité, les secrétaires généraux de cette institution imitent les chefs, ils s'éternisent à ce poste. Quant à l'Arabie Saoudite, ce pays qui a inscrit dans sa constitution de 1992 de défendre la terre d'islam (notion de science politique arabe), il y a le feu dans sa maison…
De nombreux pays, et particulièrement les pays arabes devront décortiquer la question du « tête à tête » pouvoir/peuple, et tous les chefs d'état arabe ou des régimes autoritaires devraient méditer la chose et en tirer des leçons.
A aucun moment l'Europe et les USA n'ont cherché à comprendre le moteur, et le ressort des politiques arabes, trop confiants en leur système. Or pour améliorer la situation de la gouvernance, et installer la démocratie dans ces pays, Il va falloir rabattre sur les pays arabes, les concepts qui leurs sont culturellement et historiquement propres, il va falloir se familiariser avec un nouveau vocabulaire, pour voir peut être la démocratie s'y installer. Faites-le cela peut être passionnant !
Les journalistes comme les hommes politiques ont aussi montré une méconnaissance du monde arabe, ils n'ont pas tous compris au bout d'un mois de révolution que la question des islamistes a toujours été mal posée. Les journalistes français ne savent-ils pas que le Front National inquiète le reste du monde, non pas pour eux-mêmes, mais parce que le peuple français mérite mieux que cela. En politique, Il faudra faire avec les islamistes et contre eux.
Le peuple est dans la rue et les parlements arabes attendent le miracle (du président en place), que se passe-t-il dans la tête d'un parlementaire tunisien ou égyptien? Celui-là même qui obéit aux ordres en votant des lois scélérates, qui ne seront pas classées dans les archives de l'histoire, mais plutôt à la rubrique la lâcheté de l'homme. Est-ce que se sera ces mêmes individus qui voteront les lois démocratiques promises, il faut rester vigilant.
A la question existe-t-il un peuple arabe ? La réponse il l'a apportée lui-même en manifestant sa désapprobation aux dirigeants arabes. En revanche à celle de savoir s'il existe un citoyen arabe, à la place du sujet actuel, eh bien on peut avoir des doutes, et si la réponse est négative, la sentence devrait en faire réfléchir plus d'un, les régimes en place ne sont pas légitimes, faute de citoyen capable de donner cette légitimité.
Il est grand temps de repenser nos institutions politiques et leur légitimité.
Franco tunisienne, 50 ans, Juriste, enseignante qui a entrepris un travail de recherche à l'université Paris 7 en sociologie, mention philosophie politique. Le sujet est la légitimité du pouvoir dans les pays arabes
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